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LCE 004... Le deuil
J'attendrai quelques jours pour que tu lises cette lettre. Le temps que le
temps passe un peu, que les douleurs se referment, que les regards se
reposent, que l'imagination se calme, secouée de souvenirs, de temps de
tendresse, de temps de joie.
Parce qu'il y a eu d'abord
l'appréhension. Pas forcément celle de la mort d'un homme, fût-il ton père.
Mais la mort d'un être humain. La disparition de la vie. Parce qu'au
fond, ce que nous pleurons dans ces moments-là, c'est l'absurde de nos vies,
la vanité de nos gestes, l'impérieuse nécessité de n'être pas immobiles
dans l'Univers, de devoir remplir nos ventres et faire battre nos cœurs,
empesés que nous sommes dans les poids pendus de nos réflexes, depuis la
nuit des temps. Machines à survivre qui s'arrêtent un jour ou une nuit,
machines silencieuses et intelligentes, capables d'aimer et de haïr, de chérir
et d'apprivoiser, de construire et de défaire.
Et tu as regardé comme moi
le corps d'un homme, allongé et immobile. Et alors ont jailli des questions
de nos existences, rebelles ou dociles, vivaces ou tranquilles. Ce corps là a
remué avant : il m'a aimé, embrassé, chéri, puni aussi, éduqué, jours
après jours il a été mon modèle, et je ne l'ai pas toujours écouté, même
si je l'entendais, je ne l'ai pas toujours suivi, même s'il me montrait le
chemin de sa vie, pour que j'en fasse la mienne. Ce sont ces regrets là qui
nous font réfléchir, et les insouciances de nos vies les ont fait oublier.
Rien n'aurait pu être fait autrement, avant. C'est le terme de notre espace
qui le veut . Il ne faut pas croire les contes de fées, ni les dessins animés.
La vie s'est arrêtée. Elle ne reviendra pas ici, ni dans ce corps que tu
pleures.
Au fur et à mesure des
veilles, des amis qui passent, des chaleurs des autres qui viennent par petits
groupes assouplir vos cœurs raidis par la douleur, se dessine petit à petit
une lueur qui fait fuir la solitude béante que fabrique l'absence d'un être
cher. Ce n'est pas une forme d'espoir, ce serait une espérance. Pas celle que
racontent les livres saints. Une espérance en soi, qui émerge lentement, après
des mois de solitude. Ce serait comme une espérance dans la vie. Des choses
se passent dans la tête, à propos de tout cela, et la vision de l'avenir se
trace différemment. Bien sûr, il reste des contingences matérielles, ce
qu'il faut faire pour entretenir ce qui a été créé ou construit par ceux
qui ne sont plus là, soutenir celles et ceux qui ne peuvent comprendre de
sens de l'infini, les entourer de l'amour qui a maintenant disparu, de la
tendresse qui n'est plus partagée, de la compassion que pouvaient s'offrir
deux êtres qui ont partagé leur vie avec les mêmes angoisses et les mêmes
plaisirs, et qui n'existe plus.
Je voulais t'écrire ces
quelques mots, loin des paroles perdues, loin des bruits souvent inutiles et
vains des cérémonies officielles. Me cacher pour envoyer quelques prières
modestes dans le noir de la nuit, vers une âme inconnue que tu as aimée. Mes
mots à moi resteront, je le sais. Ils seront écrits dans ta mémoire, ils te
soutiendront, tout le temps que durera ta peine. Et lorsqu'elle sera noyée
dans les gouttes de ta sueur, balayée par les soucis quotidiens, quand tu te
surprendras à sourire parce que la vie le veut, alors, si tu le souhaites, si
les évènements nous font travailler côte à côte, tu sauras que derrière
mon silence tu trouveras la paix, après tes fatigues et tes combats tu
pourras te reposer, avec le calme de la nuit, avec mes mots égrenés dans le
silence, dans ma solitude, vers l'inconnu que nous rejoindrons tous.
Bon courage à toi. Tu diras
aux tiens ma timidité à me joindre à vous, de peur d'entrer dans une
intimité qui n'est que vôtre, où je n'ai pas de place, sinon de loin, pour
exercer avec d'autres dans le silence la compassion qu'ils pourraient attendre
de l'invisible...
Robinson © 07.1998
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