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LCE 005... Adieu Éric
La mer c'est l'épouvante. Le sel, le froid, la mouvance continue qui fascine,
qui met l'homme dans un élément à l'instabilité éternelle, le soleil sans
ombre, qui réchauffe et brûle, et le vent. La mer qui rugit et qui dort,
comme un être vivant qui envie et qui donne, qui se laisse caresser et qui
cogne les fonds des coques des bateaux.
Ce soir le vent a forci, et
l'équipage est novice. Il faut aller, il faut mettre les ris, leur montrer
dans le noir à ces gens dociles les gestes cent fois refaits seul dans la
tourmente. Ils vont tenir la barre malgré les sautes de vent et les paquets
de mer, un peu froide, mer irlandaise moussante comme une bière, enivrante
comme un vieux whisky qu'on boit comme du lait, poisseuse et parfumée des
senteurs de varech. Ils vont tenir la barre, le temps d'affaler...
Le choc est venu comme une
masse, sans prévenir. Passer de dessus de l'eau à l'intérieur de l'eau.
Elle est plus froide encore, et la douleur dans la poitrine qui monte et qui
paralyse les bras. Se calmer, s'allonger sur le dos, donner à chaque seconde
une nouvelle chance, se donner le temps de survivre encore un peu, de tenir,
tenir...
Que font-ils sur le bateau ?
où est-il ? Une fusée orange a lui au loin. Ils ont compris, mais ils ne
savent pas naviguer. Et par quel orgueil avoir refusé de mettre le gilet de
sauvetage ? Il fait froid, les mains s'engourdissent. Rester calme, attendre.
Fermer les yeux. La mer est là, autour, comme une amie, docile et rompue au
mouvement : monter, descendre, monter, descendre, et le corps de flotter tant
qu'il respire. Calme. Voici les lumières des aurores, tous ces matins à la
barre de la solitude, avec le silence complice, ces matins de soleils qui
arrachent les masses des nuages aux forces liquides, les bleus tendres des
matins tempérés, les azurs infinis des mers tropicales, les ciels dorés et
rouges, les ciels des matins de béatitudes, qui font se taire les sots quand
on arrive au port, quand resplendissent des les yeux les empreintes de ces
moments intimes entre soi et la création.
Puis voici les houles,
rondes et tenues, longues et lourdes, les houles de paix des sérénades
tropicales, quand le bateau glisse sans bruit sur l'onde, dérangé seulement
par les sauts de poissons au gré du sillage. Les houles de quarantièmes,
frangées d'écume et d'embruns, chevelées par le blizzard et la beige,
montagnes mouvantes et sublimes, invincibles mais montées comme des chevaux rétifs,
maîtresses qui se violent à coup de barre forcée, à voile retenue, à vent
de grand largue pour gagner de vitesse, toboggans indiens du golfe du saint Laurent,
où l'on ne sait jamais si le bateau monte ou bien s'il descend. Et les
caresses méditerranéennes, toutes bleues et de courte allure, qui piquent
des colères effroyables dès que le temps se gâte, dès que l'homme souhaite
les dompter. Houles du Cap Horn, roulées et déroulées, suspectes dans le
brouillard, aux formes de vagues triangulaires, sans équilibre, sans rien
d'humain...
Le froid disparaît peu à
peu, la douleur s'estompe, tout va presque bien, tout s'endort lentement, sans
bouger. Les yeux se ferment. Défilent les images d'enfance, le manoir, le
premier bateau, un chemin de cailloux et de sable, les marches du port qui
descendent sur la plage, le sable jaune, blond, chaud, doux comme un baiser
maternel, les baisers donnés et reçus, les envies de femme, les solitudes,
les copains, les hommes, les images de père, diffuses, confuses, mais où
reste la tendresse tendue comme un cadeau, les hommes de la mer, les marins,
les hommes aux mains brûlées par le sel, capotés dans leur ciré le nez
dans la tempête, nus sous les tropiques, affalés sur la hune pour ferler les
voiles, les hommes forts de la mer, qui ne discutent pas en chemin, ceux qui
savent les forces inconnues des éléments liquides, et leur incohérence à
rester en mer malgré tout.
Voici le silence. Il reste
un goût de sel dans la bouche, sans autre sensation, immobile et aveugle un
instant d'éternité. Des larmes coulent dans la mer qui submerge le cœur qui
s'endort lentement. Voir encore les visages des enfants, tous ces enfants
rencontrés au bord des mers traversées, et les enfants de soi, tendre à
l'infini vers eux un visage qui disparaît peu à peu, oublier lentement les
temps comptés pour découvrir l'inconnu, se rouler dans les écharpes
cristallines des aurores boréales, filer sur les eaux en regardant la mer
sans la voir, la ressentir de l'intérieur, comme on caresse la peau d'une
femme dans la nuit, comme on caresse le bois d'un mat de bateau au long cours
pour en sentir les blessures.
Tout s'en va derrière soi,
en dessous de l'être. L'eau devient berceau, les étoiles tournent au
firmament en un tunnel brillant et fantastique, et la lumière au loin devient
plus forte, plus attirante. Quelque chose de soi est là, attiré par cet
inconnu, par des sens nouveaux faits de musiques et le lumières, de caresses
et de parfums, chemin incertain pour les mortels que nous sommes, qui traverse
l'univers et l'espace, qui n'a plus du temps qu'une notion passée, instant vécu
ou imaginé, emprunt de douceur et de paix, éternellement.
La mer s'est tue ce soir, et
sur la grève s'étale des écumes discrètes et silencieuses, comme un
recueillement minéral. Ces hommes qui aiment la vie et qui la quittent,
rendant à la beauté de la création l'espace et le temps qu'elle leur a prêté,
simplement, avec amour...
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Robinson © 07.1999 |