L île de Robinson

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LCE 010 La lettre au père noël

 
Il me faut pour écrire une trace donnée par quelque chose de foncé. Du sang peut-être, à moins que la poussière suffise. Et puis un support, où les traits et les courbes s'avanceront en lettres lisibles, mais il n'y a que les murs, et mon tee-shirt sale, qui pourraient faire l'affaire.
 
Puis vider ma tête de ces douleurs nouvelles, pour savoir comment écrire des mots concentrés, afin qu'ils comprennent en peu de termes ce que j'ai à dire. Il fait froid, mais je suppose qu'ils le savent. Forcément, à 4 500 mètres d'altitude.
 
J'ai faim, mais cela aussi, ils doivent s'en douter: entre ces quatre murs, sauf de rares mouches qui meurent de froid la nuit, rien à manger, une soupe rare et glacée chaque matin. De toutes manières, sans feu ni gamelle, pas moyen de cuire quoi que ce soit.
 
Alors, réfléchir. La nuit glaciale est là, presque pour cela, rien que pour cela. Dans la vieille forteresse en ruines, pas de plaintes des autres détenus, quelques chansons lugubres en vieux péruvien, quelques mélopées indiennes, mâchées entre les dents comme une poignée de coca, et le pas des sentinelles, presque aussi punies que nous, à faire les cent pas entre deux portes, elles avec des chaussures fourrées en laine de lama et leur fusil, nous avec nos pieds nus et silencieux, ombres subtiles et debout, marchant dans le néant des montagnes, à la recherche de l'oubli de nos songes, comme des fantômes habillés et tremblants, fixés en esclaves de ces murs, attendant la mort comme une délivrance.
Dans mon enfance, on lançait des pétards à Noël, et les frayeurs de nos explosions nous rendaient superbes et forts, petits hommes en guenilles dans les favelas de Lima qui jouions à la Révolution, en croyant que ces papiers roulés et minables sauveraient nos parents de la pauvreté et de la tuberculose.
 
Et voici qu'aujourd'hui la même fierté nous étreint, et fait disparaître nos douleurs, voici que nos combats se précisent, que nos voix éraillées se renforcent et crient de nouveau, pour les mêmes raisons, pour les mêmes pauvretés partagées, pour les mêmes injustices, et tant pis si nous mourons de froid dans l'oubli de nos cavernes andines, tant pis si nos geôliers pleurent parfois dans leur sommeil , nos combats sont justes. Ils le savent et nous aussi.
 
Il me reste un peu de souffle pour penser encore à ces enfants de demain à qui nous donnons nos vies en partage, et pour qui les pétards de papier sont devenues grenades et bombes, cadeaux de violence en seul présent pour leur bonheur, fleurs rouges que notre sang imprimera sur leur livres d'école, notre vie pauvre et malingre, comme un fil ténu entre notre passé et leur futur, fil d'or étiré à l'infini, offert dans le silence des montagnes, où l'écho n'envoie aucun murmure vers les vallées, aucune prière vers le soleil, que notre espérance inespérée, jetée dans le vide comme une lettre oubliée, supplique à un Père Noël imaginaire pour que notre mort ne soit pas inutile, ni maintenant ni jamais...
 
Anadios, pénitencier de la virga de las Andes, Pérou, décembre 1998

Robinson... © 12/1998
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