1996
Mille ans que je tournais autour d'une galaxie
inconnue, prés d'une étoile jaune. Y flottait dans l'espace des morceaux de
roches aux températures extrêmes, agglomérées de gaz puissants leur
donnant des couleurs différentes. Y trônait une planète bleue qui fit mille
fois le tour de l'étoile, sans cesse changeante, sans cesse bruyante du bruit
des hommes qui vivaient au milieu du Grand Rien. Mille fois je voulus
reprendre mon chemin et cesser de la contempler comme une perle bleue dans le
noir de la nuit...
Neuf cent années . C'est le temps qu'il me
fallut pour comprendre les sons et les cris jetés dans le vide depuis cette
planète bleue. C'était pour certains des mélopées d'esclaves qui
chantaient leur désespoir, pour d'autres des cris de douleur de parents
disparus. Me venaient aussi des pleurs doux comme le miel, venus de jeunes
gens amoureux éperdus, lançant vers mon ciel ces appels à l'Amour
lancinants comme des chants de prière. D'autres bruits atroces de corps
déchiquetés par la mitraille, murmures d'agonie de vies éparpillées,
prières vers mon Dieu pour ne pas l'oublier. Tout ce temps pour découvrir
aussi que les pleurs pouvaient être fait de joie, et que les rires sont aussi
nombreux que le silence, comme si le bonheur de cette planète devait être
caché comme un mystère de l'Univers.
Je me suis donc approché encore.
Quatre vingt dix ans : Pendant
tout ce temps j'appris à connaître ces êtres complexes qui marchent debout,
et tiennent en équilibre, usant tant d'énergie pour se maintenir ainsi
qu'ils s'endorment chaque nuit tant ils sont fatigués. J'appris leur sagesse
et leur folie, leur humour et leurs passions, les joies qui les habitent et
les peines qu'ils subissent. Quatre vingt dix années à comprendre ce qu'ils
appellent l'Amour, et je ne sais pas encore très bien ce qu'ils veulent dire
quand ils disent "je t'aime".
Six ans, enfin... Il me fallait bien tout ce
temps là pour me partager entre tous ceux que je voulais aimer, me glisser
dans leur vie, quelque part dans leur cœur, y prendre une petite place et m'y
tenir au chaud, comme le renard dans son terrier, quand il attend le petit
prince. Il me fallait chercher les cœurs les plus sincères, les plus habiles
à manier la gentillesse et l'amitié, les plus forts pour pardonner mes
intrusions dans leur vie, pour m'accepter avec mon sac encombrant d'idées
reçues et de curiosité.
Avec passion j'ai fouillé votre âme pour y
chercher ce qui nous rendrait frères et sœurs des êtres de l'Univers, qui
me ferait rejeter au loin vos défauts de jeunesse (vous avez tous moins de
cent ans), et puiser dans vos yeux les forces pétillantes de l'amitié et de
l'espérance.
Me voilà donc, après mille neuf cent quatre
vingt seize années d'errance dans le Grand Rien. Je sais bien que mes
derniers essais n'ont pas été très concluants, et que je vous ai fait faire
encore quelques erreurs. Mais soyez sûrs, maintenant que vous savez que je
suis vraiment là, qu'au moins cette année, je ferai tout pour vous être
agréable. Je sais comment vous faire aimer vos ennemis, en touchant à cet
endroit, là, au coin de votre cœur. Je sais vous consoler lorsque vous êtes
tristes, et vous faire rire d'un rien, juste ce qu'il faut. Il vous suffit de
savoir que je suis tout prés de vous, et que j'ai l'expérience de 1996
années d'Amour pour soulager les embarras de la vie terrestre. Inutile
d'aller voir votre médecin; je suis invisible à vos yeux, mais très
présent dans votre cœur. Pour vous assurer de ma présence, il suffit de
demander à l'adresse ci-dessous si je suis toujours là: ils savent me
reconnaître... Ce sont eux qui m'ont donné votre adresse. Je vous souhaite
seulement de me garder le plus longtemps possible avec vous....
Lena Soksann, extra-terrestre.
Copyright Robinson 12.1996
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