A comme ... Amitié
l'amitié n'est rien sans la force de confrontation,
rien sans la projection de soi vers l'autre, rien sans devenir aveugle aux tares
qui peuplent le planète. Internet pour ça est une avancée totale vers
l'amitié, car on trace des mots pour d'autres, qui seront lus et relus,
acceptés ou bannis, avec la chance de ne savoir de l'autre que ce qu'il veut
bien offrir, et les offrandes sont bien souvent le meilleur de soi. Oublier
quelques heures les hontes de notre ego, les marques que l'histoire a projeté
sur nos corps et nos esprits, les carences de nos sourires renfrognés de
timides, les sourcils froncés de nos craintes des autres, des univers des
autres, des odeurs de maisons des autres...
Et là, le nez contre la vitre bombée, les doigts
palpitants sur des boutons de plastique, un instant se croire le plus
merveilleux écrivain de la terre, le plus grand orateur de cénacles
continentaux, le plus doux des camarades, le plus amoureux des hommes, nouvel
Adam virtuel adonné à la communication d'un aveugle à un sourd, infiniment,
par dessus toutes les vagues qui submergent les mers, par dessus toutes les
décharges publiques qui salissent le monde de nos enfants, par dessus tout ce
qui trompe l'amour qui règne dans l'univers, et enfin ne plus être qu'un
esprit qui lance à l'universel ses cris et ses murmures, les prières et ses
lois, ses aveux et ses espoirs, restant pour tous encore anonyme et caché, voix
écrite lancée vers tous ceux qui voudront la lire, et l'écouter avec leur
propre voix.
Amitié facile des échanges épurés de tout ce qui
freine les volontés, songe éveillé de voix écrites, qui s'échangent des
mots que jamais elles ne diraient si elles étaient habillées de corps, d'yeux,
de bouches, de sexes et de matières diverses. Pas de deux, de trois, ou de
milliers, qui ensemble estiment que l'on peut croire à la confrontation des
idées et de l'amour, croire à l'unisson des volontés, puisque chaque ami
offre aux autres le plus pur de lui-même. Riez, vous autres qui ne croyez en
rien qu'en vous-mêmes, riez de votre solitude. Quant à moi, je pense à mes
amis, comme ils pensent à moi, et nos voix muettes, transformées par nos
doigts en signes électriques, se croisent dans l'azur et forment des arcs dans
le ciel, espérance lancée vers l'avenir en années lumières, que les
générations futures capteront d'un monde qui n'existera plus.
Robinson © 07.2000
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