D comme ... dépression
Il en est mon frère de la dépression comme d’un long
voyage. Marcher sans arrêt, un pas après l’autre, pendant des années,
suivre des routes qui ne sont pas nôtres, des chemins de traverse obligés,
longtemps suivis par des temps concentrés, des temps d’amour et des temps de
haine, des chemins de nuages, où la terre est sentie, mais où elle n’est pas
vue, des pas en aveugle avec la main tendue vers un inconnu qui nous guide là
où l’on ne connaît pas.
Puis peu à peu le corps s’essouffle, l’esprit n’est
plus là. l’on se prend de lassitude à force de marcher ainsi sans connaître
la route, à perdre l’horizon d’un paysage de brouillards, on se lasse de
tout. Encore des pas à poser sur un sol sans nom, des ornières boueuses à
longer sans faillir: puis vient la première chute.
Et d’un coup, les émotions submergent, tout devient trop dur; un geste de compassion, un regard de pitié, un rire dans le dos, et la
foule qui passe, lente et dense, imprécise et silencieuse. Les larmes qui
montent à chaque honte sentie, à chaque trahison de ces nerfs qui lâchent.
Des rages sourdes de violences contre soi, de menaces internes pour croire que l’on
va vaincre, des batailles perdues à vouloir se parfaire.
Ce long chemin d’une pente aride, à comprendre enfin que l’esprit
est infirme, qu’il faut marcher humble, à petits pas comptés, accepter de
soi la limite du temps, un pas après l’autre, une main en avant, sans orgueil
pour monter un peu, et sortir de ce trou. Et ainsi apprendre du temps la
maîtrise du corps.
Un matin le soleil ne se lève pas pareil. Il est un peu plus
jaune, un peu plus chaud, un peu plus prés: les pas de chaque brassée de
volonté sont un peu plus sûrs, un sourire s’esquisse quand l’esprit se
libère, et arrive un peu de guérison, un peu de vaillance retrouvée. Mais le
temps a passé, et le combat a duré. Il reste des forces à quérir encore pour
se sentir à nouveau homme, aspirant pour sa force les forces d’alentour,
laissant à d’autres de perdre à leur tour la quiétude de soi.
Ce combat-là, mon frère, si tu le gagnes, fait de toi un
homme, plus humble que les saints, plus fort que les puissants, plus pur que les
enfants...
Robinson © 06.2000
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