E comme ... Emotions
Il paraissait dormir, allongé sur l’herbe tendre d’une
oasis, point quelconque perdu au milieu du désert. Il avait dit, dans son
sommeil agité...
"- j’ai marché sur les pierres brûlantes, j’ai
marché comme un fou, en ne regardant rien, en regardant le ciel, en cherchant
des étoiles en plein jour. J’ai marché, un pas après l’autre, à me faire
mal aux reins ; je sentais le poids de mon corps écraser mes hanches, peser sur
mes pieds, membres pesant sur les cailloux de la terre, pesant sur le sable qui
s’enfonce, et je marchais encore jusqu’au crépuscule, dans la solitude des
foules minérales du désert, ces roches et ces pierres qui me surveillaient,
avec leurs yeux immobiles et éteints, comme si moi, humain et debout, nouvelle
référence verticale à ce monde couché, je devenais une tour qui capte les
yeux du monde.
Puis, la fatigue venant me noyer je finissais par tomber
sur cette surface de graviers et de sable, qui n’est pas la terre, qui n’a
pas de poussière, qui n’est pas l’argile qui fait la pâte de l’humanité.
Et je m’endormais, sourd au silence radieux de la nuit du désert. Alors mes
sens devenus aveugles s’envolaient dans l’espace et cherchaient dans la nuit
le chemin à parcourir le lendemain, ce chemin de nouvelles tortures, de chaleur
solaire et de solitude, et mes yeux sans vision voyaient au loin, confusément,
une marque de fraîcheur, un écrin de verdure . Et alors je m’endormais à
nouveau, plein d’espérance, plein d’amour de cette espérance, attendant
avec une ferveur nouvelle, de marcher encore vers ce point là, et pas un autre,
point nodal de la planète, où tout ce que j’étais devait aller se noyer de
volupté et de tendresse.
Finalement, harassé par ces quêtes insensées, j’ai fini
par voir au loin ces points en aiguilles claires qui pointaient dans le ciel du
crépuscule, et mes pas m’ont guidé comme un automate, à travers les
dernières passes de pierre, poussant les dernières roches avec mes mains
meurtries, monter les dernières dunes, péniblement, une, deux, encore un pas,
plongé jusqu’au mollet dans le sable liquide, et grimper encore ce maudit tas
de cailloux minuscules, gardien éternel du silence et de la solitude...
Passer les rideaux d’épines, passer les herbes folles
oubliées de l’eau de la source, et enfin ramper comme un esclave vers les
pousses tendres et bleues de la berge ; écouter comme un vacarme les murmures
de la source, et me noyer dans les mamelles de l’eau, et sucer ce liquide amer
comme un lait maternel, pour n’être plus finalement qu’un corps nouveau,
trempé sous le soleil, jouissant infiniment de ces caresses sur mes membres,
sur ma bouche, sur mon cou, sur mon corps lessivé de chaleur et de solitude...
La nuit venue, la fraîcheur vint comme un baume nouveau,
apaisant encore les coups reçus de la marche, effaçant les regards des pierres
et les blessures des cailloux à mes pieds. Et enfin m’endormir sans rien à
chercher de nouveau, sommeil vide et perclus d’un somnambule qui tend encore
la main vers la pluie impossible, plus encore, plus d’eau, plus de caresses,
pour remplir la sécheresse accumulée depuis le début de l’éternité..."
Puis il se tut , se retourna dans le silence de l’oasis, et
s’endormit à nouveau, partant pour un autre songe impossible.
Robinson © 12/1999
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