|
L'épouse partie, ou lettre de condoléances.
Hier samedi, dans l'après-midi, une personne rencontrée dans la rue m'a
appris le décès de votre épouse, après son hospitalisation. Une nouvelle
qui ne m'aurait pas étonné si elle n'avait été annoncée si tôt. Il est
des moments dans la vie où l'on prend un recul immense pour regarder la vie
des autres, en mettant de coté toutes les émotions qui traversent la
mémoire, ou qui, à l'instant immédiat, feraient dans d'autres circonstances
croire à de nouvelles illusions.
Vous m'aviez dit dans votre regard l'autre jour votre lassitude et l'abandon
que vous donniez au destin, le savoir arithmétique de l'issue fatale que la
maladie prendrait à un moment ou à un autre à votre femme. Je n'ignore pas
que l'on veuille croire qu'il faut garder à tout prix la mémoire des gestes
qui ont été partagés, dans l'absolu de notre culture humaine, et que dans
les moments qui suivent l'on souhaite aussi fortement que le destin abrège
des souffrances et des angoisses jamais avouées de ceux que l'on a chéris,
aimés, protégés et bénis. C'est aujourd'hui un paradoxe dans lequel je
sais que vous êtes plongé. Je sais aujourd'hui que vous n'en parlerez à
personne, et que pourtant vous en souffrez.
Il est vrai que nous autres humains avons cette force d'imprégner notre
mémoire de la trace affective d'êtres aimés et disparus, et de faire
resurgir pendant longtemps les bribes de ces instants perdus, que l'on ne
revivra jamais, ni dans le temps passé, ni dans le temps futur. Notre force
morale va aussi rechercher très méthodiquement dans nos expériences les
moyens de faire la différence entre l'affectif et le pratique, sachant dans
notre inconscient que si l'un est subjectif et source de bonheur, l'autre est
objectif et source de quiétude. Au delà de ces conditions, il reste à
chacun la capacité des regrets, ou le choix des remords.
Les premiers sont issus d'un constat de solitude nouveau, après la perte de
quelque chose d'impalpable, qui pourrait avoir été de l'Amour, habillé
d'habitudes et de gestes journaliers, de paroles souvent inutiles mais
toujours dites avec tendresse, passion ou colère. Les regrets procèdent de
la vision de soi par rapport aux événements, ils donnent des envies de
nostalgie et de retour dans un passé perdu à jamais. Mais le vecteur du
temps avance lentement vers autre chose, vers d'autres événements, d'autres
histoires. Elles seront faites aussi de riens et de tout, de paroles données
et tenues, de gestes lancés comme des menaces, mais qui retomberont aussi
dans le silence de l'indifférence générale, d'efforts silencieux comme des
secrets, que seul le miroir du matin vous renverra en forme de gloire lorsque
vous regarderez les rides envahir votre visage.
Les seconds sont des points de douleur qui se casent dans le cœur, là où se
niche la honte de ne pas avoir dit ou de ne pas avoir fait, là où se tissent
les angoisses de l'honnête homme face aux captures de son destin. Les remords
sont plus lâches, plus sournois. Ils procèdent des émotions réactives de
chacun, surpris par un moment lourd de conséquence pour son vécu et pour son
avenir. Et savoir à l'avance que celle qui a partagé un grand bout du chemin
de cette vie avec soi va disparaître, connaissant la fatalité de
l'inéluctable, sachant l'un et l'autre que tout est dit, mais rien n'est
encore fait, que tout reste à partager, sauf ce mur d'échéance qui ne
pourra être traversé que par un seul à la fois, alors, dans le silence de
la veillée, dans la prière muette à l'Inconnu, se dressent les remords de
ce qui restait à faire et qui n'est pas venu, de ce l'on voulait crier et qui
n'est pas sorti de sa gorge, de ces prières sourdes que l'on se lançait dans
le regard et que l'autre comprenait, mais qu'il ne voulait pas entendre.
Ce n'est pas important. La disparition n'est pas soudaine, et je crois que
vous avez eu la force de vivre la douleur de ces instants avec la dignité qui
est la vôtre.
Je suis pour ma part incapable de me joindre visiblement à des gens que je ne
connais pas, ou que je connais trop, pour tenter de croire que ces mots, dits
en guise de condoléances, puissent tenter de vous consoler de votre peine
sans être lus. J'ai donc choisi de vous les présenter par écrit, en vous
demandant de prendre le temps de les lire.
Nous ne nous connaissons que par des sentiments accidentels dus aux aléas de
nos vies et de notre voisinage, et nos relations ont jusqu'à ce jour été
tordues par nos occupations professionnelles, toujours plus gourmandes de nos
temps. Les moments où nous avons pu nous parler ont été rares et je les ai
appréciés à leur juste valeur. J'ignore comment vous vivez aujourd'hui, ni
comment vous vivrez demain. Sachez simplement que mon bureau, en face de votre
maison, vous sera toujours ouvert, et que, si cela pouvait vous faire du bien,
je serai prêt à vous écouter ou vous aider, dans la mesure de mes moyens.
Mon silence de ces jours n'est pas une absence. Peut être un refus de
participer à des cérémonies que je n'aime pas, si tant est qu'elles
puissent avoir un sens pour un être humain raisonnable, et sachant par
ailleurs que la fin de cette vie est la genèse d'une autre, pleine
d'espérance et d'Amour, qui ne supporterait pas la tristesse si chacun en
avait la notion. Je resterai donc silencieux tant que vous le souhaiterez,
laissant à votre peine le temps de s'évanouir, laissant à votre cœur le
soin de vous éveiller à nouveau à la vie.
Robinson - © 1998 -
contact@robinsondesiles.com
|