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La lettre à Lucia Chère Lucia Mais
je me sens toujours orphelin de ce Dieu là. Je mentirais en disant qu’il
m’a parlé un jour, ou que j’ai « senti » sa présence. Ma foi
est pauvre, indigeste, elle me rend triste
de ce mensonge auquel j’ai cru, auquel j’ai tant donné, sans rien recevoir,
pas même le frémissement de quelque chose. Oui, j’ai cherché aussi dans les
textes, dans les livres, ceux qui m’ont été enseignés chez moi, et ceux que
les autres lisent. J’ai essayé les prières orientales, les traditions du
Sud. J’ai cherché dans la physique, les mathématiques, la thermodynamique,
la littérature, mais rien n’y fait… pas un bout de témoignage que
l’obéissance à l’Eglise porterait comme un baume dans mon âme.
Voilà comment j’écris aujourd’hui que « l’homme a inventé
l’éternité parce que son intelligence refuse de disparaître », voilà
les mots que je prête à Lena Socksann pour dire mes vœux. Lucia, nos sens et
notre conscience dirigent plus nos pas qu’une hypothétique présence divine
qui ne se manifeste pas vraiment, qui ne dit son nom (hyaveh – je suis) qu’à
travers l’unique emprise de sa réalité par le seul imaginaire humain, qui
fait graver sa réalité dans la légende orale, elle-même sujette à la littérature
« magique », à l’imaginaire merveilleux, au « dessin animé
du pseudo divin ». Toute la tendresse et la consolation que tu reçois, ce
sont tes sens et aussi ton imaginaire qui donnent à ton cerveau les moyens de
les ressentir, comme le bonheur de croire que la vie se « simplifie »
dans une communauté où tout le monde s’efforce de croire la même chose….
Il viendra même un moment où tu imagineras que le frottement de ton
apprentissage avec la réalité « des autres » sera
une « épreuve » , alors que ces « autres » ne
sont que le reflet de la réalité humaine. Et Jésus ? son histoire
n’est elle pas, à travers la sensibilité de saint Jean, l’expression de ce
frottement entre la réalité de notre humanité et notre « espérance »
permanente , qui finit par nous tuer, qui finit par manger toute cette attente,
jusqu’à douter de la plus forte des convictions, celle du « père,
pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Je n’ai pas plus ou moins de
conviction. Je navigue dans mon doute, en cherchant auprès de tous la
consolation que je n’aurais pas à chercher si ce Dieu-là était vraiment là,
près de moi, s’il me faisait comprendre une fois pour toute sa réalité.
Mais …. Alors je fais comme je peux pour croire à la réalité de cet Amour, dans les faits, chaque jour, avec des gestes refaits par tant d’hommes et de femmes depuis l’aube de notre monde humain : donner avec mes sens, mon intelligence et mon corps à mon âme ce que mon âme attend, et jouir quelquefois de ce qu’un miroir me renvoie un éclat de cet amour qui me brûle parfois, un sourire d’enfant, un geste, un regard, une complicité, un instant qui me fait fermer les yeux en voulant très fort qu’il ne s’arrête jamais, ce moment-là . Mais mon cheminement est sans doute sombre, mes songes me font marcher avec difficulté sur un chemin poussiéreux, et des fois je tends mes mains dans la nuit tropicale, en cherchant comme un aveugle cette réponse qui n’est pas venue, pas encore … Debout, mais aveugle, et je
crie, et des échos de ma voix me reviennent, qui ne portent pas autre chose que
ma voix, étouffée et lointaine, alors que le reste de la création vaque à sa
destinée, roche contre roche, atomes divaguant au gré des aléas thermiques,
feuille poussant après feuille,
cellule après cellule, tant que… Faudrait que je vienne faire un
tour, comme tu dis. Tu dois être heureuse comme tes mots le disent. Ça te va
bien ce bonheur-là. Et s’il ne dure pas, je ne serai pas loin, tu le sais. Et
puisque tu t’y consacres, je sais que tu penseras à mes mots, et ta prière
me fera comme un baume, et moi je saurai ton espérance… Robinson 24.01.2002
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