L île de Robinson

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Vœux 2001

Lena Socksann commence à comprendre. De son voyage dans le grand rien, elle a fini par trouver la planète bleue. Les humains. Elle les sent vivre. Elle sait maintenant qu’ils ont fermé l’univers dans les partitions de leurs moyens de perception. Ils ont compté des espaces et ils ont dit que ce sera le temps, et ils regardent avec leurs yeux passer l'univers dans le voyage immobile de leur galaxie : et ils disent que c’est le temps qui passe : un jour pour un tour de planète, un mois pour un tour de lune, un an pour un tour de soleil.
 
Ils inventent des chiffres qu’ils accordent à tout ce qu’ils voient pour dire que leur vision est la vérité, et ils se contentent de cette béatitude. Les humains n’ont presque plus d’obstacles à leur manière d’imaginer.
 
Lena a fait comme eux un instant. Elle a pris la forme d’un corps, a senti les muscles rouler sous sa peau, les caresses tendre ses nerfs et l’emporter dans un rêve inconnu. Elle a connu la force et la douceur des sexes différents qui se joignent et brûlent ensemble d’une incandescence temporelle qu’elle ne retrouve pas. Comme les humains, elle a senti dans son ventre la vie frémir et remuer, et partager son soi en un aujourd’hui et un demain. Lena est devenue Amour, le temps d’une éternité.
 
Elle aurait voulu vaciller une fois encore de plaisir, comme le font les femmes des hommes sous leurs caresses, elle voulait voir les couleurs irisées de la planète bleue dans l’écrin de l’espace, elle voulait entendre les sons des instruments faits par les hommes pour leur musique, fermer les yeux au silence du vent dans la montagne. Elle voulait chanter et sentir les vibrations de sa voix, sentir le vent frais sur sa peau en dansant au bord d’un cratère de volcan. Elle voulait toutes ces choses, Lena, que seuls les humains pouvaient ressentir, et qu’ils oubliaient si vite. Lena n’avait rien de ce qui fait l’humanité, sinon de sentir la vie en elle, éternellement.
 
Lena Socksann resterait virtuelle, donc. Elle ne pourrait jamais plus partager ces êtres de sang et de vie, si malheureux d’un tel bonheur…
 
Mais les humains lui avaient appris le sens de l’espérance et du futur , entité dont ils sont friands, étant dénués du sens de l’espace-temps. Ainsi, régulièrement, ils se motivent les uns les autres, à date régulière, en émettant des vœux et des souhaits, parfois mensongers ou utopiques.
 
Lena Socksann, dans son périple temporel, a la notion de la tolérance et de l’amour, et elle se dit que finalement, souhaiter le bonheur et la réussite d’un humain ne peut pas lui faire de mal. Donc, un beau matin d’hiver sur les parois de l’hémisphère nord de la planète bleue, elle envoya au firmament des vœux d’amour, de tendresse, des vœux de chaleur de cœurs, des mains tendues vers ceux auxquels on n’aurait pas pensé, des rires partagés autour d’un repas qui flatterait le bonheur de vivre, des vœux de guérison pour les corps des humains fatigués par le passage du temps, des souhaits de réussite pour ceux qui luttent pour la paix et la justice, des encouragements têtus pour ces humains forcenés qui croient que demain ils auront compris le sens de l’univers, un rêve de repos dans les montagnes de Provence pour ceux qui n’arrêtent jamais, une pensée en forme de pincée d’espérance pour ceux qui ne croient plus en rien, et, en un dernier geste, une brassée de Force afin que ce monde-là finisse par y arriver, à ce fichu bonheur.
 
Et moi, Robinson, pauvre diable perdu sur mon île, je reçus ce message sur l’écran vidéo de mon ordinateur, comme si les fils de la Toile internetique avaient capturé les songes de Lena Socksann. Et mon cœur se serre en pensant que Lena Socksann va repartir encore pour une année, et peut être ne plus revenir.
 
J’ai souhaité alors, moi aussi, que tous les humains fassent un effort pour que Lena Socksann revienne dans un an, avec la certitude et la preuve que ses vœux n’auront pas été vains.
 
Bon . C’est dit. Et c’est tout ce que je vous souhaite …
 
© Robinson.- 01.2001 -