L île de Robinson

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Voeux 2002

Une nuit de songe, Lena Socksann parla ainsi.  

« Depuis mon univers minéral, vous, les humains, avez seuls toutes les richesses de la création. Et toi, tu te plains de la tristesse du bonheur. Regardes les gestes des hommes. Autant de pas désespérés dans le désert. Autant de cris perdus dans le silence infini du sable. Inlassablement ils cherchent au loin ce qu’ils ne peuvent trouver en eux-mêmes. Tu le sais, toi, ce n’est pas là non plus. Tu as cherché longtemps ce que la lente construction de ta conscience continue de bâtir, cet instant ultime qui te ferait croire que tu n’existes plus, mais que tu es là toujours, comme moi, éternel et vivant, prisonnier pour toujours de l’absence de ta chair. Tu crois que cela n’a pas de sens, qu’une conscience sans rien pour assouvir ses plaisirs ou ses souffrances n’a pas plus de place dans l’univers que ces grains de sables qui courent avec le vent.  

Et pourtant, les cailloux qui remplissent l’univers n’ont pas de parole, ils ne caressent pas, ils ne chantent pas de mélopée, ils n’ont pas de compassion, ils ne brûlent pas d’amour dans le temps de l’absence, ils n’ont pas d’espérance, ils ne chérissent pas celle qui se penche et qui aime, ils ne pardonnent pas en posant le front contre la joue, ils ne jouissent pas de la tendresse de l’épaule qui console des larmes et qui apaise, ils ne connaissent pas le ventre chaud où la vie se construit, ils ne savent rien les cailloux, ils ne sont pas vivants.  

Et vous, les hommes vous pouvez être meilleurs encore, mouvants et sensuels, meilleurs encore quand vous aimez, meilleurs encore quand vous tendez les mains pour accueillir, meilleurs encore lorsque vous sentez vos coeurs battre doucement au rythme des astres, à la nuit tombée. De mes lointains voyages, je ne cherche que cette force des sens.  

Et je suis affamée de ce qui fait votre humanité. Pourtant vous ne savez pas ce trésor. De vos pas sur les pierres du désert, vous tirez votre bonheur de la fraîcheur du soir au parfum de jasmin, des orangés crépusculaires sur la mer au couchant, des roses de l’aurore au temps de la prière, des brises aux palmes dans l’oasis à la halte de la caravane, et quand vous vous sentez prêts au départ.  

Alors dis leur d’envoyer leurs enfants vers la vie, comme j’envoie vers vous ces mots pour cette nouvelle année, avec chaleur et espérance.  

Et moi, Lena Socksann, je contenterai ma conscience en bâtissant le futur comme une cathédrale, avec la parcimonie du temps consacré à chacun, en comptant pas à pas les actes d’amour donnés à vos enfants.  

Ils voyageront seuls, sur des traces inconnues, accompagnés d’oiseaux aux ramages célestes, regardant vers les étoiles pour y chercher le chemin du bonheur, tandis qu’ils fouleront la terre en comptage du temps, au rythme de leur cœur, au battement universel, depuis l’éternité.  

Et mes vœux les accompagneront, lancés dans l’azur en semences d’amour, et ils s’en nourriront, tirant de cette glèbe la force de leur foi, comme d’un champ ensemencé à jamais de vos vies et de vos espérances. »  

Robinson – Vœux pour un amour – © 12/2001

Le voyageur aux oiseaux - Anonyme .  Haïti- 1987  -  Huile sur fût métallique découpé
Collection privée