L île de Robinson

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la route

la route, froide, rectiligne. Une route comme des centaines d'autres, impersonnelle,avec des virages qui descendent à droite, et à gauche, des montées où l'on ne voit rien, des camions, pleins de camions, longs, droits, rectilignes, des fantômes blancs qui passent sur la droite, sans visières, sans visages, quand je les double.  

Et le soleil; là, qui me suit, sur la gauche, loin, au-dessus des arbres, ces arbres mortifiés, sans feuilles, avec leurs branches comme des griffes lancées vers le ciel. Et le ciel, pâle, bleu, sans fin, sans nuages: un ciel glacé et immobile. Et le soleil est toujours là : il descend, il rosit, il rougit, il se forme en boule jaune, puis orange, puis rouge vermillon, puis rouge carmin, puis brun, presque, et lorsqu'il devient mauve, presque violet, il sombre dans une brume lointaine et disparaît.  

Voilà, la route continue, encore plus froide: la ventilation me chauffe les jambes, me brûle presque. Quatrième, cinquième, lancer la machine pour lutter contre le temps, gagner de l'espace vers le plus loin, vers le plus près de la destination. Pas de fatigue encore, la route est propre, la nuit est pâle encore, et le jour décline en lueurs bleues et grises, puis incertaines, avant que l'obscurité descende doucement.  

Entre deux manoeuvres l'esprit se promène, erre dans les pensées, cherche des visages, puis un visage particulier, y décèle l'amour et la tendresse, rappelle à la mémoire des mimiques, des clignements d'yeux, une moue de surprise ou de jouissance, des couleurs d'iris qui changent avec la fatigue ou la colère, avec le rire ou l'amour. Revenir à la route, lisse maintenant sous la nuit et les jets de lumière des phares. Traverser des villages déserts, passer devant des bâtisses aveugles et sombres, comme si l'on traversait des pays abandonnés, gelés sous la nuit et les étoiles.  

Puis, au détour d'une pente, à la montée d'une colline, la lune se montre, mutilée d'elle même, morceau de disque blafard et couché, qui se faufile aussi derrière les ombres des arbres, toujours aussi nus, toujours aussi denses....  

la route, encore et encore, et traverser les silences campagnards pour enfin se poser le long d'une ville, abandonner le bolide, s'affaler dans un lit impersonnel, et sombrer dans le sommeil, sans autre image que ce visage aimé et lointain, et le soleil rouge, qui s'enfonce sous la terre et impose le noir de la nuit, le noir du rien, le sommeil, enfin.

 Robinson, février 200...  

©Robinson des îles - 01/2004